Pour Sébastien Côte, ” les élus ont fait le job pour ne pas rater le coche du numérique”

Petit salon deviendra grand. Fidèle à ses origines, le congrès RuraliTIC rassemble chaque année les acteurs du numérique en ruralité à Aurillac (Cantal). En douze éditions il a accompagné la montée en puissance d'Internet et en débit des réseaux locaux. Et observé l'exaspération des élus ruraux mais aussi le rééquilibrage qui, sous l’effet de la numérisation, se joue entre les villes et territoires ruraux. Alors que l'accès au numérique s'affiche comme l'une des priorités du quinquennat, Sébastien Côte, président de RuraliTIC, revient sur les enjeux, les défis et les perspectives dans ce domaine où beaucoup reste à faire et où les besoins sont immenses.

Quel est le meilleur remède à l’enclavement numérique ?
Croyons en l’adage selon lequel l’union fait la force ! Une plénière à Ruralitic est justement consacrée à l’alliance entre les réseaux d’initiative publique (RIP) et de grands opérateurs comme SFR ou Orange, qui seront présents à Aurillac pour évoquer leur déploiement. L’actualité ne manque pas dans ce domaine. Pour rappel, le plan France Très Haut Débit (France THD) lancé en 2013 offre la possibilité aux collectivités de développer leur propre réseau d’initiative en cofinancement avec ces opérateurs. Seul un tiers des départements ont commencé les déploiements prévus dans le cadre des RIP. Tout n’est pas réglé, du retard a été pris et le sujet préoccupe toujours les acteurs locaux. Le calendrier de déploiement des infrastructures s’accélère mais l’enveloppe à mobiliser reste hors norme : près de 20 milliards d’euros d’investissement pour aboutir à la couverture intégrale du territoire en haut et THD d’ici à 2020 ! C’est un chantier titanesque, comparable à ce que fut la construction des autoroutes.

Ce consensus entre acteurs publics et privés visant à ne laisser aucun territoire à la traîne ne reste-t-il pas fragile ?
Derrière cette complémentarité public-privé, les réalités sont diverses et perdurent des rapports de force entre opérateurs et collectivités. Le contexte est marqué par des incertitudes quant aux ambitions et capacités réelles de déploiement des grands aménageurs du numérique. Les projets sont loin d’être sécurisés dans les territoires ruraux. Les débats à Ruralitic aideront leurs élus à y voir plus clair dans les moyens qui sont mis aujourd’hui à leur disposition et ceux qui le seront demain. Un atelier portera sur les zones Amel qui vont être attribuées au cours de l’été. Ces Appels à manifestation d’engagement locaux (Amel) vont être émis sur des portions particulières du réseau pour accélérer la cadence en ayant recours à l’investissement privé. Pour le reste les élus ont fait le job et bataillé pour ne pas qu’on rate le coche des autoroutes de l’information. Sans les anciens sénateurs de la Manche Jean-François Le Grand et de la Moselle Philippe Leroy, à l’initiative il y a quinze ans d’un article dans la loi pour la confiance dans l’économie numérique qui a modifié le code général des collectivités territoriales (CGCT), étendu dans ce domaine le champ de compétences de ces dernières et changé la donne face aux opérateurs, le droit à agir des collectivités locales ne serait pas le même. Jusque-là leurs compétences sur le très haut débit n’étaient pas clairement affirmées.

Croyez-vous dans la revitalisation par le numérique des centres-villes en perte d’activité ?
Revitalisation et numérique sont deux enjeux concomitants. Il est important de mieux les associer. Une proposition de loi des sénateurs Pointereau (Cher) et Bourquin (Doubs), adoptée au Sénat et transmise en juin à l’Assemblée, va dans ce sens. Martial Bourquin sera présent à Aurillac pour en parler. Leur texte propose notamment de créer un fonds pour la revitalisation par l’animation et le numérique des centres-villes et centres-bourgs et d’appuyer les commerçants et artisans en termes d’équipement et de formation au numérique. Ce potentiel du numérique à installer dans les bourgs de nouvelles économies et de nouveaux services fera l’objet d’un examen attentif et d’un grand débat à Ruralitic.

 

« Personne ne doit être laissé sur
le bord de la route »

 

A trop vite se digitaliser, notre société ne risque-t-elle pas de laisser de côté une partie de la population ?
C’est le double visage du numérique qui inclut ceux qui le maîtrisent et exclut ceux qui ne savent pas l’utiliser. Personne ne doit être laissé au bord de la route. Un grand débat portera à Aurillac sur l’éducation et l’inclusion numérique. Sur le plan administratif il y a de plus en plus de procédures en ligne et des compétences de base sont désormais requises pour accéder à l’emploi ou la formation. L’inclusion doit passer par le chemin de l’école. Encore faut-il que les établissements soient équipés et les enseignants formés. Contrairement à ce qu’on croit, les jeunes élèves n’ont pas forcément une longueur d’avance. Ils savent manipuler certains outils mais il reste un gap pour en faire des utilisateurs pleinement conscients, les initier au code, savoir débusquer une fake news, tenter le e-Learning, rechercher un emploi ou encore s’en servir dans un cadre professionnel. Cette année les élus et directeurs en charge des questions scolaires, des forces vives du numérique éducatif comme l’association nationale des acteurs de l’école ([email protected]é) seront très présents à Ruralitic.

Lors de la dernière édition, la plateforme de partage d’espaces de travail Base 10 est revenue sur la centaine de tiers lieux collaboratifs ouverts en zone rurale. L’avenir des tiers lieux est-il radieux ?
Très certainement du fait de la structuration du télétravail, de l’essor sans précédent de nouvelles formes de travail et d’entrepreneuriat liées au numérique et du besoin de recréer des collectifs de travail. Base 10 revient cette année et nous en dira plus. Ces tiers-lieux de travail s’imposent comme un outil de développement et d’attractivité des territoires ruraux. Ils réinventent le télécentre rural. Un domaine dans lequel le Cantal fait figure de précurseur. Grâce à l’impulsion du conseil départemental la télémédecine y est devenue une réalité. Une immersion dans le dispositif des télécentres et espaces de coworking CyberCantal est prévue à Ruralitic. Les freins au développement de la télémédecine et notamment à la téléconsultation y seront aussi abordés. Tout comme le lien entre l’entrepreneuriat numérique et la redynamisation de l’économie locale à travers l’exemple du beau succès québecois de la ville de Shawinigan et de son incubateur créé en 2014 (1), devenu incontournable et dont le dynamisme va jusqu’à inspirer la stratégie du gouvernement canadien. Côté français, le député aveyronnais Stéphane Mazars viendra également témoigner de l’avancée de la mission que lui a confiée le Premier ministre, avec son collègue du Lot Aurélien Pradié, sur l’innovation et l’impact des nouvelles technologies sur le développement des territoires ruraux.

Le programme est dense… Depuis la première édition en 2005, Ruralitic a-t-il su tisser sa toile ?
S’il a gagné en maturité, il reste du chemin à parcourir. Des 80 pionniers au rendez-vous de la première édition aux 400 élus venant désormais de toute la France, avec un rayonnement jusque dans l’Outre-mer, le regard a évolué, les problématiques aussi. L’année 2011 a représenté un jalon dans la prise de conscience de l’enjeu avec la première communication à Aurillac de l’enquête portant sur la perception par les élus de l’enjeu lié au déploiement du THD. Réalisée par l’Association des maires ruraux de France (AMRF), elle rencontra un franc succès avec près de 2 000 réponses obtenues sur les 20 000 maires ruraux interrogés (2). Face au THD on est alors passé de « Qu’est-ce que c’est » à « Quand est-ce que je l’ai ». Les maires ruraux ont compris que c’est une infrastructure socle au même titre que les services de distribution d’eau ou d’électricité. Que l’aménagement numérique dépasse la sphère technique. Et qu’il constitue un enjeu de poids pour l’avenir de leur commune.

 

« Des rapports de force perdurent entre
opérateurs et collectivités »

 

Le numérique continue-t-il de bousculer les habitudes des élus ?
L’élu local se perçoit toujours en chef de village. Le numérique contraint à sortir de cette seule posture de gestionnaire des équipements, de décisionnaire des travaux et à évoluer vers un rôle d’animateur du territoire, qui n’agit pas seul mais réfléchit, conçoit des projets avec d’autres forces vives et avec les habitants. Ce changement d’approche n’est pas évident mais en vaut la chandelle et raffermit la démocratie directe et de proximité. C’est d’autant moins simple dans de petites mairies avec un élu, un secrétaire et des adjoints bénévoles. Le fort recul de la présence de l’État dans les territoires complique leur travail et le manque d’ingénierie et d’expertise reste criant.

A l’heure où les infrastructures arrivent, la priorité est-elle d’aider les petites mairies à imaginer les services qu’elles peuvent permettre de développer ?
Aidons-les à devenir de fins stratèges. L’arrivée des réseaux THD sur leur territoire ne doit pas servir pour les habitants qu’à faire leurs courses sur Amazon ! La transition numérique nourrit des initiatives profitables, telles que le développement des Drive fermiers mettant la priorité sur le circuit court, l’achat à distance et le retrait sur place, pour ne plus que les agriculteurs soient les perdants des circuits de consommation. On voit poindre un besoin de monter des expériences, de formuler du projet, de libérer la créativité territoriale en permettant le tâtonnement et le droit à l’erreur. Un focus sera d’ailleurs consacré à Ruralitic à l’agriculture connectée. Les agriculteurs intègrent les révolutions technologiques. Il faut que les élus cernent mieux leurs besoins en tant qu’exploitants et leurs attentes sur ce plan numérique.

Avec quels points d’appui pour monter en compétence ?
Pour mieux incarner la fonction numérique les élus peuvent s’appuyer sur les associations de collectivités classiques ou plus ciblées comme Villes Internet qui délivre chaque année un label et dispose d’un savoir et d’un réseau actif de porteurs de projets. Ou encore sur l’association nationale Nouvelles ruralités qui explore des solutions innovantes pour le développement des campagnes et s’impose comme le think tank de la ruralité moderne.

 

Pour en savoir plus
– Ruralitic

(1) Voir le site du DigiHub Shawinigan :  Shawinigan est l’invitée d’honneur de Ruralitic
(2) Ses résultats sont en ligne ici

Photo : © Ruralitic

 

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